Interview avec Emmanuel Martin dans Un Monde Libre



La grande famine de Mao


Nous sommes heureux de publier aujourd’hui une interview d'Emmanuel Martin avec le professeur Frank Dikötter de l’Université de Honk Kong, qui vient de publier un ouvrage intitulé Mao’s Great Famine : The History of China’s Most Devastating Catastrophe (« La grande famine de Mao : L’histoire de la catastrophe la plus dévastatrice de la Chine » - 2010, Bloomsbury, London ; Walterbook, New York).


Emmanuel Martin : Professeur Dikötter, votre ouvrage traite des conséquences du Grand bond en avant initié par Mao en Chine. Quel était l’idée, le but de ce Grand bon en avant ?


Frank Dikötter : Le « Grand bond en avant » a commencé en 1958 et s’est terminé en 1962. Il a constitué une énorme catastrophe. Pourquoi l’avoir initié ? En 1958 Mao était au pouvoir depuis près de dix ans et son impatience grandissait face au manque de développement économique et à la résistance des agriculteurs vis à vis de la collectivisation. Mais surtout il souhaitait prendre le leadership du camp socialiste.


Son idée était donc de dépasser ses concurrents en utilisant ce qu’il considérait être la vraie richesse du pays : une main d’œuvre de centaines de millions d’hommes et de femmes. Il pensait qu’en utilisant tous les agriculteurs du pays, en les regroupant dans des communes géantes, et en les transformant en soldats d’une armée industrielle de la révolution, il pourrait transformer à la fois l’agriculture et l’industrie, catapultant ainsi le pays au-delà des performances de l’Union soviétique et même peut-être de l’Angleterre en quinze ans. En fait, c'’était le slogan : dépasser l’Angleterre en quinze ans.


Donc ce qu’il fit fut de collectiviser absolument tout. Les gens des campagnes furent entassés dans ces communes du peuple, les cantines étaient les seuls endroits où la nourriture était distribuée, et à la cuillère pour ainsi dire. Les gens virent leurs terres confisquées, comme leurs maisons et leurs modes de vie. Tout fut collectivisé. La seule manière de pousser des paysans affamés à travailler dans les champs était l’utilisation de la force. Très rapidement le paradis utopiste s’est révélé être une immense caserne militaire. La coercition et la violence étaient les seuls moyens de faire en sorte que les gens exécutent les tâches que leur ordonnaient les membres locaux du Parti.


EM : Quelles découvertes historiques avez vous trouvées sur cet épisode tragique ?


FD : Tout d’abord, c’est le premier livre basé sur les énormes archives du Parti. Jusqu’ici les historiens avaient utilisé comme sources des publications non officielles ou semi-officielles pour déterminer ce qui s’était passé. Ici, nous avons eu accès à des rapports, enquêtes, sondages extrêmement détaillés, ainsi que des rapports de surveillance de la police de sécurité sur le déroulement de la famine, c’est à dire des milliers de documents écrits par le Parti à l’époque. L’ouvrage jette donc une toute nouvelle lumière sur ce qui s'est passé.


Ensuite, la famine a pris des dimensions bien supérieures à ce que l’on pensait auparavant. Les experts démographes estimaient la catastrophe entre 15 et 30 millions de morts. Avec les statistiques compilées par le bureau de sécurité publique lui-même à l’époque, on arrive à une catastrophe bien plus grande : au moins 45 millions de morts prématurées entre 1958 et 1962.


Mais il n’y a pas simplement l’étendue du nombre de morts qui compte, mais aussi la manière dont ces gens sont morts. Ce n’est pas que les gens mourraient de faim parce qu’il n’y avait pas de nourriture disponible. La nourriture était en réalité utilisée comme une arme pour forcer les gens à effectuer des tâches assignées par le Parti. Et des gens qui étaient vus comme de droite ou conservateurs, des gens qui s'étaient endormis à la tâche, qui était trop malades ou vulnérables pour en fait travailler se voyaient interdire de cantine et mourraient très rapidement de faim. Les gens faibles ou les éléments considérés comme inaptes par le Parti étaient donc délibérément affamés.


Mais il faut aussi souligner la violence du système. Entre deux et trois millions de gens ont été exécutés sommairement ou torturés à mort. Certains ont été torturés pour avoir volé une patate. Dans un cas, qui a été reporté en haut de la chaîne de commandement, un homme a eu, pour avoir volé une patate, ses jambes attachées avec du fil de fer, jeté sur le dos, une de ses oreilles coupées, puis torturé au tison. La torture était fort répandue. Un autre homme a par exemple été forcé d’enterrer son propre fils vivant parce que ce dernier avait chipé une poignée de grains de la cantine.

EM : Cela était-il planifié par Mao et les leaders communistes ?


FD : Cela n’était pas planifié dans le sens où le Grand Timonier n’avait pas donné d’ordre spécifique de torturer et tuer. Mais cela n’était pas non plus totalement imprévu puisque Mao avait spécifié que l’armée représentait la morale à suivre, que les gens de droite et les conservateurs devaient être éliminées, et nombreux de ses messages étaient suffisamment vagues pour que des « bonnes volontés » installent un régime de terreur sur les villageois. Un peu comme Hitler qui ne donnait pas d’ordres toujours clairs : ses subordonnés l’interprétaient.

Mais une chose est certaine : Mao savait parfaitement ce qui se passait. Il recevait des rapports, des lettres écrites par des gens ordinaires. Ses propres secrétaires allaient sur le terrain pour voir ce qui s’y passait. D’ailleurs nous savons, et le livre a jeté la lumière sur ce fait grâce à des mémos secrets, qu’en mars 1959 au milieu de la famine, Mao dit à un certain nombre de hauts dirigeants que la moitié du pays pouvait bien mourir de faim tant que l’autre moitié pouvait manger à sa faim. Il a donné l’ordre de prendre jusqu’au tiers de la récolte de céréales, nettement plus que ce qui avait été le cas jusque là. Il a envoyé du personnel supplémentaire pour aller arracher ces réserves de céréales aux villageois.

EM : L’économiste et philosophe autrichien Friedrich Hayek a beaucoup écrit sur la planification centralisée et le socialisme. A-t-il été une source d’inspiration pour l’historien que vous êtes ?


FD : Un des chapitres clés intitulé « La fin de la vérité » décrit comme durant l’été 1959 Mao s’est tourné contre un certain nombre de dirigeants qui avaient exprimé leur mécontentement à l’égard du Grand bond en avant. Il les a évincé, expulsé du Parti, pratiquant ainsi une purge. Ce titre « La fin de la vérité » est bien sûr directement inspiré du titre d’un chapitre du grand ouvrage de Hayek « La route de la servitude ». Je pense que « La route de la servitude » est un classique et que toute personne qui veut comprendre comment fonctionnent un État à parti unique et l’économie planifiée se doit de le lire. Le livre décrivait déjà, avant que Mao n’arrive au pouvoir, ce qui allait se passer en Chine. Le livre entier relate l’histoire des conséquences de la collectivisation radicale. Non seulement ce qu’elle produit en termes de destruction d’êtres humains, mais aussi de destruction de la connaissance, de l’infrastructure de transport, des maisons, ou de la nature. Tout s’écroule et s’arrête lorsque ceux en haut de la pyramide du pouvoir pensent qu’ils peuvent diriger l’économie entière dans une direction ou une autre.


EM : Il me semble que le communisme a été aussi une catastrophe morale, réduisant les êtres humains à l’état d’animaux luttant pour leur survie. Dans cette situation on est prêt à faire des choses que l’on ne serait pas prêt à faire dans un contexte normal.


FD : Absolument. Primo Levi l’a très bien décrit lorsqu’il narre sa survie dans le camp d’Auschwitz. Il raconte comment les gens doivent faire toutes sortes de compromis moraux dans le but de survivre, par exemple : ne pas partager de la nourriture qu’ils ont découverte. C’est ce qu’il appelait la « zone grise ». Je pense que le Grand bond en avant entre 1958 et 1962 est une énorme zone grise durant laquelle ce n’était pas simplement des geôliers qui perpétuaient la violence à l'encontre des gens ordinaires, mais aussi les gens eux-mêmes qui devaient faire des choses terribles à leurs voisins, parfois aux membres de leur propre famille, juste dans le but de survivre : mentir, tricher, voler, dissimuler... Parfois vendre ses enfants pour un peu de céréales, manger de la boue ou même parfois des restes humains pour avoir assez d’énergie.


EM : Voilà des choses très difficiles à entendre. Il est aussi difficile de croire qu’il puisse encore y avoir des partis communistes aujourd’hui. Il semble que certains n’aient pas de connaissance du passé et de l’application de leurs idées à la réalité. Y aura-t-il une version chinoise de l'ouvrage ?


FD : Beaucoup de chinois, de Chine ou de l’étranger, m’envoient des messages tous les jours. Ils me disent qu’ils sont heureux que ce livre a été publié. J’ai l’impression que beaucoup de lecteurs en Chine veulent savoir ce qui s’est passé durant cette période de l’histoire maoïste.